Le syndrome Crysis 3

Je pensais réserver ce blog aux annonces de mes nouvelles fictions, mais je me rends compte de deux choses : d’abord qu’un blog qui n’est alimenté qu’une fois par an au mieux n’est guère palpitant, et ensuite qu’il y a de temps en temps des idées que je souhaite exprimer. Je partage parfois mes préoccupations à travers mes histoires mais je ne vais pas systématiquement me lancer dans une réalisation dès que j’ai un truc à dire, surtout quand il n’y a pas des masses de potentiel artistique derrière. J’ai maintenant un blog, remplissons le donc. Et puisque ce site parle de mes fictions audio, autant partager mon ressenti sur la fiction amateur.

J’ai commencé à écouter des sagas mp3 en 2008, les débuts étaient du bricolage qui a plus ou moins bien vieilli. Nous étions nombreux sur le Netophonix à considérer que le top de la qualité scénaristique, technique et artistique était représenté par la saga cyber-punk Xenozis. On écoutait ça et notre mâchoire s’écrasait par terre. C’était bien au-delà de notre niveau, c’était limite du semi-pro. Le sound-design était magique, le ton sombre témoignait d’une ambition inhabituelle, le jeu d’acteur était parfait. On n’avait qu’une envie, c’était d’entendre la suite (et on attend toujours). Et petit à petit, Xenozis ne fut plus toute seule à sonner pro. Les créateurs ont gagné en expérience, ont poussé leurs ambitions toujours plus loin, et ont aussi grandi, les amenant à aborder de nouveaux sujets. L’humour n’a plus la même suprématie qu’à ses débuts, on ose des scénarios plus sérieux, plus souvent. Tout ça, c’est une excellente chose. Je suis heureux d’entendre les nouvelles créations de DestroKhorne ou de voir les progrès réalisés au sein de la Team Javras. On a d’ailleurs un phénomène similaire au niveau des vidéos, il suffit de regarder l’évolution de Frenchnerd depuis ses tout débuts.

Mais je dois dire qu’en ce moment, je suis un peu gêné par les ambitions des créateurs (audio ou vidéo) et par leur réception. Quand je mate les dernières vidéos du Joueur du Grenier, je vois qu’ils se sont donné à fond. Les réalisateurs ont engagé beaucoup de monde, confectionné beaucoup de costumes et ils n’ont pas peur de remplir le cadre d’effets spéciaux. Ils ne se donnent plus de limite parce qu’ils peuvent donner corps à leurs rêves (à l’échelle des vidéos de Youtube), et c’est cool. Sauf que le soin apporté à la forme, je ne le retrouve pas sur le fond. Je réentends les mêmes blagues, je revois les mêmes situations, je peux deviner presque systématiquement la manière dont les choses vont être tournées en dérision, et ça me lasse. Chaque sketch m’a l’air d’être là surtout par défi technique, sauf que j’aimerai bien qu’il n’y ait pas que ça. Même chose au sujet de Rock Macabre, qui est très maîtrisé techniquement mais qui ne m’a pas emballé ou touché, faute d’aller assez loin. J’ai aussi entendu quelques fictions audio qui souffraient de ce choix : on avait droit à un tour de force technique pour une histoire de genre, prouvant que c’était faisable même à l’audio et en amateur. Mais le scénario n’était pas développé et gâchait pour moi le potentiel de cette belle mise en forme. Je sais bien que la qualité d’une oeuvre ne se définit pas exclusivement par son intrigue, moi aussi j’ai aimé le dernier Mad Max, The Raid et même The Neon Demon. On peut aussi faire des œuvres purement plastiques, comme le très réussi ihokane. Mais dans les exemples que je critique, la forme n’était pas auto-suffisante. C’était un bel écrin, mais j’étais déçu de voir qu’il était un peu vide. Je sais que l’écriture n’est pas quelque chose de simple et qu’on peut commencer petit, mais je parle ici d’artistes qui ont de la bouteille.

Mon impression, sans doute simpliste, c’est que les gens décident d’abord de faire une oeuvre de genre dont l’ambition résidera dans le dépassement des difficultés techniques, et qu’ensuite seulement ils cherchent une histoire pour justifier tout ça. C’est certainement caricatural, mais c’est ce qui me passe par la tête quand je découvre toutes ces histoires qui mettent les moyens dans la forme mais qui ne savent pas me remuer. Comme si j’assistais à une démo technique qui s’arrêtait avant de commencer. Le public félicite ces créateurs, ce qui est bien normal vu le travail abattu, mais je trouve qu’il se limite un peu trop à évaluer la qualité à l’échelle de l’amateurisme. Je ne dirais jamais qu’une oeuvre amateur est nulle parce qu’elle n’atteint pas le degré de perfection dans l’image d’un film pro, tant que rien ne dérange trop mon immersion ou mon implication émotionnelle je n’ai pas à me plaindre. Mais au niveau de l’écriture, on peut se montrer déjà plus exigeant. Je ne demande pas un scénario original ou profond, mais qu’au moins il soit bien construit et qu’il mène à quelque chose. Si ce quelque chose est juste une scène d’action climaxique, eh bah c’est très bien, à condition que ce climax soit à la hauteur de l’attente. Mais il faut aussi que l’on s’intéresse un tant soit peu aux enjeux : si on n’en a rien à fiche que le héros survive parce qu’on n’a pas le temps de le connaître ou qu’il est trop plat pour intéresser, et que l’ambiance elle-même n’est pas assez fascinante, ça va être dur de rester scotché sur la longueur.

J’ai hésité avant de faire ce billet parce que je me sens comme un donneur de leçon, et je déteste ça. Tant pis, fallait que ça sorte. Parce que ça m’attriste de voir autant de talents au service de simples exercices de style, alors qu’on pouvait accoucher dès le départ d’une oeuvre complète qui trouverait son intérêt au-delà de son simple accomplissement. Ces œuvres existent toujours heureusement. Je peux citer de façon non-exhaustive Jencyo Rêva, Et La Terre ÉclataSchizein, Gobbledygook, MilhanaFinesse Fantastique pour prendre le cas d’une parodie terminée, ou encore ces capsules audio qui rappellent que même avec une réalisation datée, quand c’est drôle c’est drôle. C’est ce genre d’ambition là qui m’intéresse, quand l’auteur ne cherche pas seulement à faire comme les grands mais qu’il a son propre truc à partager. C’est ça que j’aime, quand je ne me dis pas que c’est bien pour de l’amateurisme ou du semi-pro mais que c’est bien tout court.

3 Commentaires Laissez le votre

  1. @now@n #

    Alors, petit 1 :

    OUIIIII QUE LES BLOGS FLEURISSENT

    Petit 2 :

    Je suis d’accord mais, étrangement, pas déçue ?

    J’ai l’impression (l’intuition ?) qu’il y a un particularisme de l’écriture qui fait que les résultats ne sont pas aussi faciles à voir, aussi faciles à quantifier que dans le sound design ou dans le montage ou dans les SFX en général.

    Et cette impression me fait parvenir à la conclusion que c’est plus simple de se concentrer sur la mise en scène ou sur les SFX que sur l’écriture, et que, par conséquent, on a naturellement envie de se concentrer sur cette « forme » que sur ce « fond » (la dichotomie fond/forme a ses limites même ici mais on va dire qu’elle fera l’affaire).

    De plus, même si tu as abordé la question dans l’article, je n’y peux rien, j’ai VRAIMENT du mal à avoir de fortes exigences de la part de la fiction amateure. Une affaire de gratuité. A cheval donné…

    Je comprends qu’il ne s’agit pas d’exigences dans ton article, il s’agit d’ambition. Ça doit venir de ce que je ne suis pas quelqu’un d’ambitieux, j’ai du mal à m’en soucier. Je prends ce qu’il y a et je crée de mon côté. (Je ne suis pas une grande croyante dans cette idée qu’un public exposé à 99% de fiction insipide deviendra incapable d’apprécier une fiction non-insipide, aussi. Ça aide.)

    • Ce sont les films qui ont fini par me rendre exigeant. Si je critique un film pour son scénario inintéressant ou stupide, il n’y a pas de raison que je trouve ça soudainement chouette ailleurs. Je veux juste passer un bon moment devant le résultat et pas noter à l’effort fourni alors que je me serai fait suer. Là où je réduis mon exigence c’est pour la forme, parce que faut pas être idiot non plus. Mais un mauvais jeu d’acteur, une absence de bruitage perturbante ou un bruitage ringard peuvent facilement me sortir du récit et m’empêcher de le prendre au sérieux.

      Disons que si on se contente de peu, on aura du mal à obtenir de la qualité. Mais un truc rigolo ou qui garde mon attention, c’est déjà bien suffisant.

  2. Un amateur n’a pas du tout les mêmes contraintes qu’un pro. Ils font ça sur leurs temps libre, n’ont pas de véritable deadline donc peuvent travailler un peu plus s’ils le souhaitent où juste faire ça rapidement pour s’amuser. Je pense vraiment qu’il faut faire la part des choses en se disant que tout le monde n’a pas la possibilité d’affiner ses talents artistiques. Je prends mon exemple : je bosse 40h par semaine et j’ai 3h de transport par jour… ça laisse très très peu de temps pour avancer sur mes projets. J’essaye de faire au mieux mais pour tenter de faire de la qualité (ça je laisse les gens en juger ^^), mais je prends maintenant 5 à 6 mois pour un épisode de 15 minutes…

    L’équipe Joueur du Grenier vit de ça, ce sont donc logiquement des professionnels et je les traite comme tels à l’instar des autres grands Youtubers. Même si leur manière de filmer est acceptable, je trouve comme toi qu’ils se reposent sur leurs acquis en terme d’écriture. C’est un média particulier puisqu’ils vivent des pubs, ce qui n’incite pas vraiment à faire des efforts vu qu’ils possèdent une fanbase importante (d’où la création de leur chaîne secondaire). Quand j’entends qu’ils investissent dans du matériel, je me dis que c’est pas vraiment de ça qu’ils ont besoin car leur niveau visuel est acceptable.
    Dans un contexte où c’est un travail, je pense que passer du temps sur l’écriture est une perte d’argent. Mais le problème c’est que sans qualité d’écriture, on arrive sur quelque chose de plus en plus monotone, et plus on avance et moins les gens sont intéressé. C’est peut-être un manque d’ambition aussi. Et dans la masse de commentaires de gens content de la vidéo et de haters, ils ne doivent pas voir les quelques rares commentaires constructifs qui pourraient les challenger je pense.

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Je suis Thetchaff, créateur de fictions audio, majoritairement tourné vers le thriller. J'ai quelques histoires à vous raconter qui ne nécessiteront pas d'images, car le son s'avère être un outil bien assez puissant pour se suffire à lui-même.
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