Sale frustré !

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Michael Fassbender dans Shame, de Steve McQueen

Lors des débats les plus passionnés, chacun va attaquer l’autre avec divers arguments. L’une des démarches employées par les deux camps sera de fournir une explication aux motivations ou agissements de l’adversaire, parfois pour mieux comprendre comment lutter mais souvent dans un soucis de décrédibilisation. Car tout le monde sait bien qu’un argument n’a de la valeur que s’il est énoncé par la bonne personne ou pour de bonnes raisons, peu importe la qualité du raisonnement même. On peut ainsi se faciliter la tâche en attaquant les personnes au lieu d’attaquer leurs raisons. Quelqu’un fait des reproches à un film que vous aimez ? Signalez lui que son avis ne vaut rien car il a aimé tel navet et détesté tel chef d’œuvre. Cette méthode a du sens pour signaler l’hypocrisie d’une personne qui estime que certains arguments ne sont valables que quand ça l’arrange, mais elle peut facilement conduire à ignorer une faille dans notre raisonnement. Elle peut aussi conduire à se montrer dangereusement hors-sujet.

Le débat auquel je pense en ce moment concerne l’affrontement violent entre les féministes et les masculinistes, harceleurs ou autres personnes qui n’aiment pas les femmes. Ces derniers ont tendance à se montrer abjectes, à côté de la plaque et infatigables, ce qui pousse logiquement les féministes dans leurs derniers retranchements. Comme il faut bien chercher la cause des problèmes pour espérer corriger quelque chose, on établit un profil des adversaires. Et celui qui revient le plus souvent, à tort ou à raison, c’est le profil du jeune homme qui souffre de misère sexuelle. Il y a alors plusieurs types de réactions. Il y a les gens qui dressent un état des lieux de la situation de certains masculinistes, comme cet article sur le forum 18-25 de jeuxvideo.com. C’est éclairant mais nécessairement imparfait car il est probable que le harcèlement et la haine des féministes soient des comportements extrêmes dus à plus d’un facteur. D’ailleurs la solitude (affective ou sexuelle) n’est ni suffisante ni même nécessaire pour devenir aussi violent. Mais c’est un début, il est normal que l’on ait davantage tendance à détester des gens quand on n’a pas l’occasion de les rencontrer assez souvent pour se défaire de ses clichés, ou qu’on leur reproche de ne pas nous fournir ce que nous attendons d’eux (le fameux “l’enfer c’est les autres” de Sartre). En comprenant ce phénomène on peut se préparer plus facilement pour le combattre et s’assurer que la génération suivante ne tombe pas dans le piège. Cependant il ne faut pas se baser entièrement sur cette frustration pour tout expliquer, sinon on se retrouve à tout résumer à ça en oubliant la personnalité de l’individu haineux. Pensez aux livres qui se sentent intéressants à nous renseigner sur l’orientation et la vie sexuelle d’Hitler ou les études sur les possibles troubles de l’érection des machistes. Voilà du grand journalisme qui fait progresser la progression.

Mais il y a deux autres réactions à cette information qui sont moins constructives. L’une d’elles consiste à vouloir donner raison à Manuel Valls en excusant les harceleurs, expliquant que ce sont des gens en souffrance et qu’il faut être indulgent devant tant de malheur. Quand les bourreaux sont plaints avant leurs victimes, il y a de quoi se sentir pour le moins agacé. Ça doit jouer dans la 3e réaction que j’ai parfois remarqué dans ces cas là : utiliser la misère affective ou sexuelle pour attaquer les machistes concernés.

Naturellement quand on déteste quelqu’un on est tenté de l’insulter. On démarre donc en lui citant les raisons pour lesquels son comportement nous paraît inacceptable. Si elles ne convainquent pas cette personne, le débat se poursuivra. Il y aura de plus en plus de colère devant l’impuissance de ses arguments face à quelqu’un qui les ignore. Quand il n’y en aura plus de pertinent et que l’on ne voudra pas pour autant laisser le dernier mot à une andouille qui s’est contentée d’esquiver les vraies questions, il y aura la tentation de continuer le combat avec ce qu’il nous reste : les coups bas sur des points hors-sujets, d’où mon premier paragraphe. Mais voir des gens jouer sur la honte de la solitude pour attaquer des sexistes du type du 18-25 de jeuxvideo.com, même si ce sont effectivement de sales petits cons, ça me met très mal à l’aise. C’est comme lancer des insultes grossophobes aux nazis : c’est mal. Parce que ça consiste à attaquer quelqu’un sur un point qui n’a rien à voir avec les raisons pour lesquelles cette personne serait odieuse. Si vous vous en prenez à un nazi parce qu’il est gros, c’est que vous avez un problème avec les gros et pas avec le nazisme. Cela revient à considérer le physique comme quelque chose que l’on peut légitimement moquer si c’est pour la bonne cause. La frustration affective est un problème très sérieux, elle n’excusera jamais le manque de respect mais s’en servir pour humilier des gens est pour le moins problématique. Cela revient à ridiculiser par la même occasion les gens respectueux qui souffrent du même souci. Et si vous trouvez qu’avoir des problèmes à nouer des relations affectives ou sexuelles est un motif de rigolade, laissez moi vous dire que vous avez ma complète antipathie.

Si j’écris cet article ce n’est pas tant pour rappeler que la solitude c’est triste, ni pour m’indigner des personnes isolées qui pratiquent ce genre d’attaque sur la vie sentimentale, je suis heureusement loin d’en avoir croisé beaucoup. C’est aussi parce que j’ai peur que mon dernier one-shot audio, Enchaînés, ne puisse propager involontairement tout ce que j’ai dénoncé plus haut. Je suis toujours en accord avec ce que j’ai voulu transmettre dans cette fiction, mais la façon dont je l’ai écrite pourrait porter à confusion ou inciter à un comportement que je désapprouve, même si je n’ai pas eu de retour qui irait dans ce sens. J’ai juste un doute qui a du mal à partir. Je ne sais pas du tout comment est perçue cette histoire, j’ai l’impression qu’elle a été appréciée mais je n’ai aucune idée de ce que les gens en ont retenu. Je ne vais pas la refaire juste pour rendre un dialogue plus explicite, donc je me permets de décrire ci-dessous ce que je voulais exprimer en forme de mea culpa. Bien sûr cela divulgache, et surtout cela fait une chose avec laquelle je suis toujours mal à l’aise : j’explicite le sous-texte, je dis ce que je voulais représenter implicitement. C’est toujours assez dangereux car cela peut gêner l’auditeur qui se faisait une autre idée de la situation et n’a pas forcément envie de la perdre. Il m’est arrivé d’être déçu par des explications de scénaristes, de regretter que les créations perdent de leur mystère après que l’on m’ait tout livré clé en main, ou de perdre définitivement l’interprétation que je m’étais faite et qui me plaisait. Donc je fais généralement en sorte de ne pas trop m’exprimer sur mes fictions. Je fais une exception pour cette fois, si vous ne voulez pas en savoir plus ou n’êtes simplement pas intéressés vous pouvez arrêter votre lecture ici.

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Enchaînés est le récit de Béatrice qui a enlevé une ordure nommée Carl pour la torturer par vengeance, mais qui se trouve désarçonnée par la réaction de son adversaire et par son ignominie. Ça, c’est le premier niveau de lecture. En vrai c’est l’histoire d’une internaute poussée à bout qui se livre à une lutte violente contre un sale troll harceleur sur Internet. Elle veut lui faire payer d’avoir ruiné une vie alors elle dédie son temps à l’attaquer, mais cela ne fait que nourrir le troll qui adore sentir qu’il provoque des réactions enflammées. Il a fallu que je traduise ça dans le 1er degré de lecture, celui où un homme apprécie de se faire cogner par une femme. J’ai estimé comme tout le monde que la manière dont les trolls se nourrissent était le fruit d’un besoin d’attention, donc j’ai donné la même explication pour Carl. Comme la torture physique est quand même quelque chose de plus difficile à encaisser que des insultes rageuses sur Internet, j’ai voulu préciser que sa solitude était affective/sexuelle. Ainsi il est particulièrement agréable à cet hétéro de voir que c’est une femme qui s’intéresse autant à lui. Il n’a pas souffert de harcèlement dans sa vie, la situation où c’est une femme qui va à son encontre est inédite pour lui et il est trop sexiste pour prendre la menace au sérieux. Cette situation correspond aux clichés que j’ai énoncés plus haut, mais elle permet à ce que je voulais mettre dans mon 2e niveau de lecture de fonctionner aussi dans le 1er. Carl se serait quand même amusé si Béatrice avait eu un corps masculin mais là je peux justifier plus facilement qu’il apprécie autant les coups qu’il reçoit, même si ce n’est pas du tout par masochisme.

Toutefois il faut faire attention avec la manière dont la frustration affective caractériserait Carl. Pour moi elle explique qu’il aime l’attention que lui porte Béatrice malgré la forme que ça prend, mais elle n’est pas la cause de son comportement de connard. Ce n’est pas parce qu’il est seul qu’il est méchant, je ne pense même pas que l’inverse soit vraie. La solitude est très probablement un facteur aggravant, mais si je l’ai mise en valeur chez Carl ce n’est pas pour en faire une explication à tout. Je pense que l’idée qu’il aime cette situation pourtant glauque parce qu’il est trop rare pour lui d’être le centre d’intérêt d’une fille n’est pas farfelue. Il y a un fond de vérité dedans. Mais quand Béatrice lui dit qu’il est odieux par simple frustration, elle se trompe en appliquant la stratégie de mon 1er paragraphe. Elle cherche des explications, elle en trouve une plausible et elle appuie dessus pour faire mal alors que c’est hors-sujet. Parce que c’est comme ça qu’elle récupère le contrôle de la situation et qu’elle peut se sentir victorieuse après avoir essuyé tous ses échecs, même si ce qu’il faut reprocher à Carl n’est pas son vide affectif. Elle finit par le faire pleurer mais pour de très mauvaises raisons, celles qui rendent aussi détestables qu’un Carl. Je pensais qu’il serait évident que cette attaque paraîtrait basse et inappropriée, sans doute l’est-elle pour la plupart d’entre vous, mais je commence à avoir un doute. Je trouve des comportements très similaires sur Internet, ou des gens qui se régalent des larmes de leurs ennemis, et je pense que ces personnes approuveraient cette stratégie. Comme j’ai fait en sorte que l’on soutienne Béatrice (dans un 1er temps du moins) et que l’on haïsse Carl, il serait très facile de la soutenir dans cette voie et d’en déduire que la fin justifie les moyens. Je voulais montrer que sa colère et son désespoir la menaient à s’abaisser au niveau de Carl parce que comme lui elle se sentait légitime, mais je me demande si je n’ai pas créé l’effet inverse. Donner l’impression que je contribue à créer des héroïnes qui humilient des méchants non pas sur leur ignominie mais sur leur misère sentimentale, ça me ferait très mal.

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Je suis Thetchaff, créateur de fictions audio, majoritairement tourné vers le thriller. J'ai quelques histoires à vous raconter qui ne nécessiteront pas d'images, car le son s'avère être un outil bien assez puissant pour se suffire à lui-même.
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