Y a-t-il trop de références ?

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Quand on adore une œuvre on aime bien voir quelqu’un lui rendre hommage là où on ne l’attendait pas. C’est une madeleine de Proust, on se rappelle de cette histoire qui nous a tant plu et on est content. D’autant plus lorsque l’on a l’impression que cet amour est partagé et légitimé par ces références : même dans ce film on adore ce qui a bercé ma jeunesse ! On a apprécié ça, des studios s’en sont rendus compte et ce qui devait arriver arriva. Les années 2010 on vu passer tellement d’œuvres qui balancent de la référence comme on jette des bouts de pains pour faire plaisir aux pigeons de rue qu’il commence à y avoir un sentiment de saturation à ce sujet. Des gens se sentent pris pour des cibles faciles à qui il suffit de faire entendre un bruit de sabre laser pour qu’ils se prosternent et consomment. Ils frissonnent beaucoup moins facilement devant une apparition surprise d’une figure populaire dont Internet aura déjà largement prolongé l’existence. Dès qu’il y a un soupçon de fanservice qui pointe ça grince des dents par réflexe pavlovien, souvent à raison d’ailleurs.

C’est pourquoi la sortie imminente du film Ready Player One, basé sur un livre qui met le déluge de figures cultes des années 80 au cœur de son programme, fait peur à beaucoup de gens y compris moi. Les bandes annonce mettent en valeur la surenchère de références comme un aboutissement du phénomène d’hameçonnage à geeks. Les lecteurs du livre confirment cette impression tandis qu’une majorité des spectateurs des avant-première semble apprécier le film. Il me paraissait donc temps de surfer sur cette épineuse question des références.

“Bah alors pourquoi t’as mis une image de Qui veut la peau de Roger Rabbit ? en bannière de l’article au lieu de celle de Ready Player One ?”

Parce qu’une première piste de réflexion serait de remarquer personne ne fait ce reproche à Qui veut la peau de Roger Rabbit ? alors que lui aussi a pour programme assumé de nous offrir une orgie de personnages de dessins animés issus de licences différentes (“Y a Bugs Bunny et Mickey, c’est le meilleur film du monde !”). Même constat avec les films La grande aventure LEGO, Les Mondes de Ralph ou la série de jeux Super Smash Bros., encore que ce dernier cas peut peut-être s’autoriser plus de choses par son statut de jeu de baston. On ne s’est jamais formalisé de voir ces films jouer le jeu de la référence, on a même adoré ça. Alors quelles sont donc les raisons pour lesquelles Ready Player One, pas le film qui n’est pas encore sorti mais sa campagne promotionnelle et le livre, se montre exaspérant au point de générer des memes qui se payent sa tête comme s’il avait inventé le phénomène ?

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Des personnages de jeux-vidéo se sont cachés, sauras-tu les trouver ?

Pour y répondre il faudrait déjà se demander quelles sont les intérêts des références, pourquoi on en fait et pourquoi des fois ça ne sert à rien. J’ai parlé de l’effet madeleine de Proust, mais il fonctionne rarement avec un simple plan montrant dans un coin un poster de notre héros de jeunesse. Ce qui nous plaît dans ce cas là c’est de voir la figure en action, comme on retrouverait un héros qui continuerait d’exister. Batman est un vrai personnage dans La grande aventure LEGO, ce n’est pas un figurant qui apparaît dans un coin pour disparaître aussitôt. On a ainsi un personnage que l’on connaît déjà et dont les interactions correspondent à l’idée que l’on se fait de lui (éventuellement parodié). C’est vraiment Batman qui est présent, celui qu’on aime.

L’étape suivante c’est de faire des associations ou confrontations entre personnes de licences différentes, comme Qui veut la peau de Roger Rabbit ? qui permet de mettre ensemble les deux canards les plus énervés des dessins animés, à savoir Donald et Daffy Duck, dans un duel de piano mémorable où leur sale caractère font de chacun le meilleur ennemi de l’autre. On les connaît déjà donc c’est comme si on assistait à un match de boxe entre de vraies personnes qui seraient des légendes. Je pourrai aussi citer le cross-over en comics entre Batman et Judge Dredd, deux personnages liés par leur croyance inébranlable dans leur justice tout en représentant chacun tout ce que l’autre déteste.

Parfois cette association peut être très brève. Dans La grande aventure LEGO on a un plan qui réunit Dumbledore et Gandalf, c’est rapide mais c’est amusant parce que ce sont les deux incarnations du cliché du vieux magicien les plus connues de la pop culture après Merlin et qu’on a ainsi un regroupement thématique. La scène en question est un conseil qui fait se réunir des personnages de licences différentes donc quitte à devoir faire figurer des personnages disponibles en LEGO, autant jouer sur leur disposition pour faire de l’humour sur les associations. Parfois les personnages n’ont vraiment aucun point commun mais on apprécie quand même de les voir se confronter (“C’est qui le plus fort entre Hulk et Sonic ?”).

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Oubliez Batman vs Superman, voici Superman contre Mohammed Ali

Mais surtout ce qui fait bien marrer ce sont les détournements. On prend Dark Vador et voici ce qu’en fait le Golden Show. De même on peut s’amuser à réinterpréter ces figures dans un autre contexte qui change le sens de leurs actions, voire les remet en question. C’est pour ça qu’on a souvent des vidéos qui comparent des situations de films ou de jeux avec ce qu’il se passerait dans le monde réel, ou des blagues sur Link qui serait un vandale qui passe son temps à rentrer chez les gens à l’improviste pour casser leurs vases. C’est de la parodie et parfois une référence au sens de citation qui a du sens au sein de la scène.

Souvent ça sera fait en montrant des figures qui sont associées à d’autres. Dans Asterix et le domaine des dieux on a Obélix qui se comporte comme King Kong après une rasade de potion magique qui le rend berserk. C’est drôle parce qu’on se dit “C’est vrai que ça le fait !”. On pourrait aussi imaginer une parodie de Gozilla avec Bowser dans le rôle titre. Un excellent exemple se trouve dans le mash-up Super Smash Wars de James Farr qui reprend les films Star Wars IV, V, VI et VII en remplaçant tous les éléments d’origine par des équivalents des séries de Nintendo. L’intérêt est de voir comment le vidéaste trouve ces équivalents, à quel point il fait preuve d’imagination à ce sujet et comment il détourne les figures et le langage de Nintendo pour faire du Star Wars avec. Par exemple l’Étoile de la Mort est représentée par la lune de Zelda : Majora’s Mask et l’interface utilisée pour sélectionner une planète à détruire est celle de Super Mario Galaxy. C’est une réinvention de ces références.

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Star Wars traduit en Nintendo par James Farr

Mais si la référence ne remplit aucune de ces conditions est-ce que c’est grave ? Pas forcément. Si votre film se passe dans la chambre d’un ado il sera bien normal d’y trouver des posters qui reflètent ses goûts. Si votre personnage cite une réplique connue ou un film c’est normal aussi, on le fait tous. Ce sont des références qui font partie du décor, elles ne constituent ni des gags ni des plaisirs de geeks ni une tentative de la part des vieux pour comprendre les jeunes.

On a aussi le cas où un univers est tellement ancré dans la référence par sa nature même qu’il faut savoir placer ces éléments. Qui veut la peau de Roger Rabbit ? ne peut pas se permettre de nous faire oublier que les toons cohabitent avec les humains alors il faut qu’ils soient partout, mais de manière harmonieuse. Quitte à faire intervenir une serveuse, autant que ce soit Betty Boop et on lui fera même la causette en parlant de sa gloire qui est derrière elle. Pour Ready Player One le raisonnement semble similaire : le héros doit avoir une voiture, on est dans un monde de geeks, alors filons lui la De Lorean. Prenons un exemple fictif : mettons qu’il commande une pizza, amusons nous à trouver quel personnage des années 80 correspondrait à ce rôle et faisons intervenir les Tortues Ninjas, puisque tout le monde sait qu’elles adorent les pizzas. On est dans un espace où c’est normal d’avoir ces références en pagaille donc autant s’amuser avec.

La question est alors de savoir pourquoi on est dans un tel univers. Dans Qui veut la peau de Roger Rabbit ? on insère les toons dans un polar noir et on voit comment ça se mélange. Dans La grande aventure LEGO on parle de l’esprit de créativité avec l’émancipation de règles trop strictes, cela colle avec ce que sont les LEGO. Dans ces deux cas on a des films qui ne font pas que de balancer des références mais les utilisent, ce qui est beaucoup plus intéressant que de juste les voir sans qu’elles ne fassent rien. On verra ce que cela donnera dans le film de Spielberg.

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Il faut plein de bolides alors faisons un musée des voitures du cinéma plutôt qu’un défilé de caisses génériques

Ce qui fait peur avec Ready Player One c’est le livre qui semble verser dans le name dropping, du genre “Je regardais cet épisode de Batman™ en mangeant des marshmallows Ghostbusters™ quand mon réveil Dragon Ball Z™ a sonné : c’était l’heure de me coucher dans ma chambre couverte de stickers de Final Fantasy™ et de James Bond™. J’ai failli trébucher sur mon sabre laser Star Wars™ mais j’ai finalement atteint mon lit Star Trek™”. L’équivalent cinématographique d’une telle écriture ce serait de faire un gros plan insistant sur chaque ™ avant de passer à autre chose : c’est lourd, ce n’est pas plus fun que de chercher ces images sur Internet et ça ressemble davantage à un placement de produit qu’à une usine à rêve. C’est là une des limites de la littérature, mais en film on peut faire bien mieux que des inserts. On peut faire un plan qui englobe tout. Au lieu de surligner chaque détail on les additionne tous et ça forme un décor, et même un décor super plaisant. On peut faire une foule où chaque figurant incarne quelque chose que l’on connaît, ce qui est plus agréable qu’une foule d’anonymes et peut donner l’impression d’être dans un super parc d’attractions. Ou alors le propos de Spielberg est de porter un regard critique sur l’exploitation des figures des années 80 comme plusieurs critiques le disent,  à ce moment là il y a peut-être quelque chose a faire avec l’insistance sur ces références.

Mais on peut facilement aller trop loin et se fourvoyer, comme les fameuses affiches promotionnelles de Ready Player One. Elles veulent citer des posters connus pour la parodie ou le clin d’œil. Ce procédé peut se montrer pertinent lorsque que l’on utilise un squelette reconnaissable pour lui donner un sens différent, ou bien lorsque les deux films ont des ressemblances telles qu’il est amusant de voir des équivalences entre leurs personnages. Sauf que là on a eu ça.

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Il paraît que ça suffit pour transir les geeks

Ces affiches, c’est l’équivalent d’une citation de film réutilisée telle quelle dans une comédie parce que c’est censé faire rire tout ceux qui la reconnaissent. Vous savez les fameux “Je suis ton père” ou encore “Je suis trop vieux pour ces conneries”. Elle est où la blague ? C’est quoi l’intérêt ? Si encore elles étaient détournées peut-être que ça passerait (sauf pour les deux répliques citées ci-dessus, celles là c’est fini on n’en peut vraiment plus). Mais si c’est juste repris à l’identique, alors il n’y a rien. Il ne suffit pas que ce soit une citation pour que ce soit drôle, de même qu’il ne suffit pas que je clame “Staaaaar Ouaaaaaaaarz” pour que les fans s’évanouissent de bonheur.

C’est pour ça que ces affiches ratent le coche, les médias parlent d’hommages mais elles ne proposent strictement rien. Ce sont juste les affiches d’origine sur lesquelles on a photoshoppé la tête des personnages du film de Spielberg, avec parfois un élément du film en plus (la voiture volante de Blade Runner est remplacée par la De Lorean que conduit le héros du film, wouhou). Elles servent juste à nous indiquer que le film sera porté sur les références à la culture pop et même là c’est loupé (que vient faire Bullit parmi les affiches ?). Il n’y a ni blague, ni propos, ni madeleine de Proust, ni réinterprétation, rien du tout. C’est le vide.

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Cette affiche de fan de Matt Ferguson détourne un poster et une citation pour faire un rapprochement cohérent avec Pacific Rim : c’est ça qu’on veut

Du coup c’est bien ou c’est pas bien de balancer de la référence ? Bah il faut voir pour quelle raison c’est présent. Il y a beaucoup de fictions ou jeux cités plus haut qui ont assumé d’être des parcs d’attractions avec un thème pop précis comme les dessins animés, les jeux-vidéo, Nintendo ou même tout ça à la fois. Cela impose donc d’être cohérent avec son programme et de construire intégralement et harmonieusement son univers avec ce parti pris, et une bonne construction demande du travail. Il y a d’autres récits où la citation est beaucoup plus ponctuelle et demande d’être réfléchie, d’autres encore où le propos est plus critique. Dans tous les cas il faut savoir effectuer son dosage sous peine que le clin d’œil ne finisse pas fatiguer la paupière. Mais quand c’est bien utilisé ça peut constituer un rêve qui se réalise, comme de voir Batman berner Han Solo.

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Je suis Thetchaff, créateur de fictions audio, majoritairement tourné vers le thriller. J'ai quelques histoires à vous raconter qui ne nécessiteront pas d'images, car le son s'avère être un outil bien assez puissant pour se suffire à lui-même.
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