Quand Éros a moins de street cred que Thanatos

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Aux USA la classification des films a ceci de particulier que le contenu violent pose moins de problèmes que la présence de deux choses : des gros mots et de la nudité. Un film avec des meurtres cruels peut se contenter d’un PG 13, mais si le mot “fuck” est prononcé deux fois ce sera classé R aux côté de films présentant de l’ultra-violence. Même chose en cas de nudité dans un contexte sexuel. Cela révèle que le sexe dérange plus que la violence, je voudrais cerner ce phénomène en comparant deux genres de fictions qui sont loin d’avoir la même réception : l’érotisme et l’horreur.

Qu’est-ce que vous avez le plus de mal à avouer aux potes ou aux parents, que vous allez mater Vendredi 13 ou bien Emmanuelle ? L’un de ces genres est considéré comme dégradant tandis que l’autre a fini par acquérir sa légitimité avec le temps. John Carpenter, Wes Craven, Dario Argento et bien d’autres sont considérés comme des maîtres de l’horreur. Le porno est plus connu pour ses scénarios riches à base de plombiers et d’héritières esseulées, ses dialogues subtils qui nous font apprendre le champ lexical du pinceau à tremper dans le pot de peinture, et surtout pour son jeu d’acteur légendaire. Démarrer sa carrière de cinéaste par du porno, quel que soit le poste occupé, c’est l’assurance de se voir fermer toutes les portes, contrairement aux réalisateurs qui se forgent une crédibilité artistique avant de se lancer dans le sexe explicite. Lorsqu’Allociné faisait un dossier sur des films érotiques on trouvait toujours un geignard dans les commentaires pour se plaindre que ça n’avait pas sa place sur un site dédié au cinéma. Démarrons notre comparaison, qui ne concernera pas simplement les films à contenu sexuel mais bien ceux qui souhaitent en profiter pour faire monter la température.

D’abord il ne faut pas confondre l’érotisme avec la pornographie. Le porno est à l’érotisme ce que le torture porn est à l’horreur ou l’épouvante : un sous-genre qui choisit de casser la force du hors-champ et de l’imaginaire pour nous gaver d’images de chair malmenée. Ce genre de programme, quand il est à ce point dénué d’autre forme d’intérêt, ne m’enchante pas des masses bien que l’on puisse trouver des exceptions. Je vous recommande par exemple la bande dessinée Filles Perdues d’Alan Moore et de Melinda Gebbie (attention, contenu très hard : viol, pédophilie, zoophilie, plein d’autres trucs). Son contenu est totalement explicite et s’inscrit donc dans le porno, mais la plume du maître et la mise en scène inspirée rendent la lecture bien plus intéressante qu’un simple .gif de va-et-vient (plus de détails dans ma critique). C’est l’un des rares contre-exemples que je connaisse, mais je ne suis pas spécialiste du cinéma porno, toutefois un utilisateur de Senscritique que je respecte a fait une liste des films pornographiques qui vaudraient le coup d’œil, à tout hasard c’est ici. Ce qui est plus gênant c’est que ce genre de fiction se destine pour le moment principalement aux hommes hétéro, les autres ont peu de choses à se mettre sous la dent. Il y a cependant des réalisatrices qui font du porno féministe, le genre continuera sans doute d’évoluer. L’érotisme m’intéresse bien plus, du moins quand il est de bonne qualité.

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Filles Perdues, d’Alan Moore et Melinda Gebbie

La différence entre l’érotisme et le porno ne réside pas seulement dans le contenu graphique (ou alors on parle de soft porn et là c’est juste du porno qui veut ratisser un public plus large). La différence entre le bon et le mauvais film d’horreur, c’est que le premier instaure une tension pour maximiser son effet. Pour cela il prend le temps de poser un contexte et des personnages auxquels on s’attachera. La peur sera alimentée par l’inconnu : on sait qu’il y a une menace mais on ne voit pas d’où elle vient, donc notre imagination fera le boulot pour augmenter notre inquiétude en faisant appel à nos propres angoisses. On sait que ça va attaquer, mais on ne sait pas quand ni comment et l’inquiétude monte crescendo car plus le temps passe, plus on se rapproche de l’inéluctable. C’est ça la mécanique de la tension, c’est pour ça qu’on parle aussi de tension sexuelle (“Ils vont se jeter dessus pour faire l’amour, je le vois venir et l’atmosphère devient trop électrique pour y échapper”) ou de tension érotique (“Ils vont jouir”), c’est ce qui précède l’action. Quand le mauvais slasher trop pressé décide de balancer le ketchup sans attendre parce que “c’est la seule chose que veut le public”, il oublie d’accrocher les spectateurs, il oublie qu’il y a une différence entre faire peur et faire vomir de dégoût. La séquence choc n’est que le résultat de la tension qui a fini par exploser, ainsi qu’une récompense pour les spectateurs qui obtiennent effectivement ce qu’ils attendaient, mais de la bonne façon. En faire une fin en soi sans prendre le temps de rien faire ressentir revient à se prétendre humoriste et faire rire le public en lui chatouillant les pieds.

Un bon exemple de film mélangeant l’érotisme avec la construction d’un film d’horreur est Venus in Furs de Jess Franco (aussi appelé Paroxismus, dans les deux cas ça n’a rien à voir avec l’œuvre de Sacher-Masoch). Une femme violée et tuée par 3 personnes revient sur terre et hante les malotrus et le héros. Elle apparait, tout le monde la prend pour un spectre et se demande ce qu’elle leur veut, s’il ne sont pas piégé en plein rêve étrange. Cette revenante va visiter ses bourreaux un à un dans une mise en scène de film de fantôme. Elle les perce de son regard froid et fait naître une tension érotique chez ses cibles impuissantes qui voient en elle le fantasme qu’ils ne pourront plus jamais assouvir. Quand leur désir impossible à satisfaire devient trop fort, que le crescendo est monté trop loin, ils meurent. Elle n’a plus qu’à punir une autre victime à sa façon. Cela peut faire sourire, mais il s’agit là d’une mise en scène de la peur de la frustration qui fonctionne bien. Elle montre à quel point l’érotisme et l’épouvante fonctionnent de manière assez similaire, même si la mise en scène du film reste éloignée de celle des slashers. Les cas de thrillers érotiques ne manquent pas, Basic Instinct est l’un des plus connus et renvoie à la tentation de céder à ses pulsions alors que la mort guette.

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Les miroirs, pratiques pour valoriser un regard

Une critique récurrente de l’érotisme concerne sa beauferie, qui est pourtant largement présente dans le cinéma d’horreur. Pour ce dernier je ne parle pas seulement de la présence fréquente de bimbos à moitié nues ou d’ados crétins, je pense surtout à la complaisance avec laquelle les exécutions peuvent être filmées. On a tendance à vouloir nous faire prendre notre pied avec des morts cathartiques de connards, ce qui marche plus ou moins bien. C’est un peu comme les histoires où des femmes antipathiques se feraient méchamment trousser “pour les punir” alors que c’est juste un prétexte pour fournir à un certain public des viols qu’il pourrait moralement apprécier parce qu’elle “l’a bien cherché”. C’est tout puant, mais le cas de l’horreur a le mérite de s’éloigner davantage de la réalité pour permettre une meilleure distanciation, et donc une meilleure catharsis. On n’a pas assez de meurtres par hélice de bateau dans le crâne dans la vraie vie pour se sentir mal à l’aise devant un film. Et c’est moins hypocrite que dans le cas du violeur tout heureux de donner une leçon à une vilaine femme.

Cette beauferie est donc largement répandue, en phase avec un public de niche. Mais là encore je vais vous sortir du contre-exemple pour montrer qu’on peut faire mieux que ça. Parlons de Sunstone, une BD érotique de Stjepan Šejić sur deux amatrices de BDSM qui se rencontrent. La BD se charge de tordre le coup à de nombreux clichés liés à cette pratique et en profite pour délivrer de nombreux messages très sains sur la sexualité (l’importance du consentement, assumer ses penchants, respecter l’autre…). Elle met surtout en scène une relation amoureuse très mignonne entre des personnages tout ce qu’il y a de plus attachants. L’érotisme est indéniablement présent mais ne vire jamais à la vulgarité ou au racolage. Il s’agit également d’un cas qui ne fait que très rarement appel à une tension comme celles que j’ai évoquées plus haut. On peut parler d’une forme de crescendo lorsque les personnages se rencontrent mais Sunstone s’attarde surtout sur leur vie quotidienne ensemble et sur la beauté et les obstacles que présente leur relation. C’est une de ces BD qui savent réellement marier la sensualité avec la tendresse, qui prouvent que oui l’érotisme c’est mignon quand c’est bien fait. Je pense sincèrement que le monde irait mieux si les gens lisaient Sunstone avant de voir leur premier porno. La BD est accessible gratuitement au format numérique sur le site deviantart de l’auteur, ici.

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D’où vient cette différence d’acceptation entre les histoires qui jouent sur la peur et celles reposant sur le désir ? La vulgarité ? Que le fluide soit rouge ou blanc ne change a priori pas grand chose. On pourrait dire que c’est une affaire de pudeur mais la peur aussi est un sentiment intime qui peut facilement nous faire perdre notre dignité. Je pense que le principal frein est que le désir repose sur les interactions entre nous. Il est difficile d’étaler ses fantasmes quand n’importe qui pourrait s’y conformer et se poser des questions sur le regard qu’on lui porte. Le BDSM laisse suggérer une certaine personnalité chez ses pratiquants, à tort ou à raison, et ces derniers n’ont pas nécessairement envie qu’on les juge. Le cinéma d’horreur fait rarement dans l’originalité, la peur naîtra le plus souvent d’une force malveillante qui menacerait la vie de n’importe qui.

Pourtant l’érotisme est une forme d’art qui n’a en soi rien de honteux. Cela demande du travail pour être réussi mais ça peut exprimer beaucoup de choses sur nous. S’il est utilisé salement, par exemple en véhiculant la culture du viol, là c’est répréhensible. Mais nourrir des rêves d’aventures que l’on ne vivra pas ou exprimer ce qu’il y a au fond de nous, c’est ce que font déjà les autres films populaires. Ce n’est clairement pas pour le même public mais le genre est tout aussi légitime quand il est assumé, et non quand il s’agit juste de glisser une fille à poil au milieu du récit.

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Je suis Thetchaff, créateur de fictions audio, majoritairement tourné vers le thriller. J'ai quelques histoires à vous raconter qui ne nécessiteront pas d'images, car le son s'avère être un outil bien assez puissant pour se suffire à lui-même.
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